Tout se déroulait comme sur des roulettes le samedi à Toronto. J’y passais la journée en compagnie d’un petit groupe de Montréal-Nord, dont mes amis Will et Nargess, qui sont tous deux porte-parole de Montréal-Nord Républik (M-NR). C’est seulement après la marche, alors que l’on regardait le Ghana vaincre les États-Unis en Coupe du Monde, que nous avons pris connaissance des premières images de vitrines fracassées. À la télévision.
En une semaine entière d’activité, il n’y a eu que deux heures d’actes violents isolés. Alors qu’il y avait 20 000 policiers (donc plus que de manifestants) dans la ville de Toronto devenue une véritable zone militarisée, il n’y a eu aucune intervention policière lors de ce deux heures de casse. Au contraire, des policiers ont même abandonné une voiture devant des manifestants avant de quitter les lieux à pied. La voiture, sans protection, a été brûlée près d’une heure et demie plus tard. C’est évidement ces images de casse qui ont tournées en boucle dans les médias ce jour-là et dans les jours qui suivirent. Il ne fait aucun doute que l’administration policière avait absolument besoin de ces images dans sa stratégie de communication visant à diaboliser les manifestants. En outre, la thèse selon laquelle les agents infiltrés de la police eux-mêmes auraient déclenché des violences circule présentement sur internet, même si pour le moment, nous n’en détenons pas la preuve que ce fut le cas comme à Montebello, lorsqu’un agent provocateur de la SQ avait été pris sur le fait.
Ainsi donc, après que le « Black Bloc », supposément responsable d’actes violents se soit dissout, la police a commencé à réprimer tout ce qui bougeait de militants pacifistes dans les rues de Toronto, avec visiblement une préférence pour les francophones. Avec les images de casse à la télé, les contingents de policiers pouvaient désormais se livrer à une répression policière inédite au Canada.
Will Prosper raconte le changement d’attitude des policiers après la marche du samedi :
« Il y avait deux ou peut-être trois fois plus de policiers que de manifestants dans Queen’s Park. Pour une raison inconnue, la police a décidé de charger la foule sans relâche. Ils attrapaient violemment des individus pacifiques, donnaient des raclées à ceux et celles qui se trouvaient sur leur passage et ils ont même piétinés des personnes avec leur chevaux qu’ils utilisaient pour créer des brèches dans la masse de manifestants. Après avoir vidé cet énorme parc qui devait être une zone permise, ils ont pourchassé les gens dans les rues et ont finalement procédé à l’arrestation massive de deux cents personnes qu’ils venaient d’encercler ».
Ce n’était qu’un début, le dimanche allait être bien pire.
*****
Le dimanche matin, je reçois un appel de Nargess depuis un dortoir aménagé pour des Québécois à la University of Toronto. Elle a tout juste le temps de m’expliquer qu’elle a été réveillé par une descente de police et que tout le monde a été mis en état d’arrestation pour avoir « participé à une émeute ». Will reçoit d’un policier un violent coup de crosse de carabine lorsqu’il demande si ces derniers ont un mandat.
Tous les deux resteront emprisonnés une soixantaine d’heures et verront un a un bafoués leur droit à un avocat, leur droit à un appel téléphonique, leur droit à une comparution en moins de 24h, le droit à une nourriture acceptable…
Ils n’étaient pas seuls. Le dimanche, le festival de répression policière s’est poursuivi avec l’appui vraisemblable de la population qu’on avait gavée d’images de casse et qui ignorait qu’on arrêtait dix fois plus de pacifistes que de potentiels casseurs (il faudra attendre le début de la semaine pour que des vidéos sur internet et des journalistes arrêtés et battus commencent à raconter la réalité).
On arrête des gens pour n’importe quels motifs, y compris les plus absurdes. Une personne a été arrêtée pour avoir eu en sa possession un casque de vélo, que les policiers assimilèrent à une arme. Une autre pour avoir eu des clés dans les mains. Un employé de la ville en uniforme a été arrêté. Un jeune qui n’avait rien à voir avec le G20 et qui s’en allait faire une reconstitution médiévale également (les policiers présentèrent ses « armes » en mousse en grande pompe lorsqu’ils firent étalage des saisies lors des arrestations, avant de se voir tournés en dérision par les journalistes). Des Argentins qui célébraient la victoire de leur équipe. Un gars en chaise roulante. Des septuagénaires. Tous ces gens arrêtés de façon tout à fait abusive. Près d’un millier, au total.
*****
Les conditions dans lesquelles les policiers ont détenu les manifestants (ou les passants, ou les journalistes, etc.) étaient absolument révoltantes. Les témoignages des gens qui étaient relâché nous donnaient froid dans le dos. De la nourriture insuffisante. Six heures d’attente en moyenne pour obtenir un verre d’eau jaunâtre. Cellules surchargés, tellement que tous ne pouvaient s’étendre en même temps. Et pour s’étendre, il fallait supporter le béton glacial et humide auquel s’ajoutait l’air climatisé frigorifiant les détenus qui sont restés souvent plus d’une journée en camisole, parfois sans bas. Toilettes sans porte. La négation de soins médicaux a provoqué chez plusieurs des crises ou des faiblesses graves.
Le pire était certainement toutefois la persécution psychologique. Les policiers insultent, ridiculisent, menacent de viol les jeunes filles. L’un des arrêtés du dortoir s’est même fait dire par un policier au moment de son arrestation : « Qui veux-tu qu’on appelle après ta mort ? ». Des exemples comme ceux-là se comptent par douzaines, y compris de la part même des juges qui, omettant toute notion de présomption d’innocence, dénoncèrent gratuitement les casseurs du Québec et exprimèrent leurs regret de ne pas s’être trouvé dans un autre pays que le Canada, auquel cas ils n’auraient pas hésité à « faire croupir les accusés avec les rats pendant des mois ». C’était surréel.
Le pire toutefois, c’était encore les fouilles à nu. Tant pour les hommes que pour les femmes, l’humiliation était insupportable. Nargess Mustapha témoigne : « On m’a ordonné de me déshabiller complètement, sans mon consentement et alors qu’étais innocente. C’était une expérience terrible, une atteinte à la dignité, exécuté froidement par deux personnes insolentes et sans compassion. Lors de la deuxième de ces fouilles à nu, la porte du local était grande ouverte et des officiers homme circulaient à l’extérieur ».
Ces personnes à qui on faisait subir un traitement honteux, sans vergogne, barbare, étaient composées d’une écrasante majorité de gens irréprochables. Et même les « coupables » (il faudrait encore voir coupable de quoi exactement) ne méritent pas un tel traitement. Pas dans un État de droit en tout cas, puisque la grandeur d’une civilisation s’évalue à la façon dont elle traite ses prisonniers. Le premier ministre Harper s’est manifestement donné pour mission de nous ramener quelque part entre le Far-West et un État-policier.
*****
Il y aurait encore beaucoup de choses à raconter, notamment ma propre interpellation alors que j’étais en voiture avec deux amis lorsque nous tentions de retracer des collègues arrêtés. De façon complètement illégale, nous avons été intimidés et menacés par un groupe de policiers agressifs débarqués de quatre voitures-patrouille qui nous ordonnaient de retourner faire de la casse au Québec plutôt que dans leur ville avant de voler (!) la carte mémoire de l’enregistreuse de l’un des nôtres.
En début de semaine, on apprendra que « le règlement des cinq mètres » élargissant les pouvoirs des policiers, tant médiatisé et qui faisait l’objet d’une campagne de communication de la police de Toronto avant le sommet était une pure invention. Toutes les actions de la police qui évoquait cette loi étaient illégales. Le chef de la police l’avoua, sourire aux lèvres.
Je ne sais pas si c’est un traumatisme que je garderai de cette expérience à Toronto. Après tout, je n’ai pas vécu l’enfer des centres de détention. Mais ma vision de la police, pourtant déjà critique, ne s’en remettra sans doute jamais. Je savais que des policiers pouvaient faire preuve régulièrement d’un manque flagrant de professionnalisme. Mais des milliers de policiers agissant tous ensemble, comme possédés, s’adonnant à ce que nous avons vu à Toronto et dont les méthodes étaient tout ce qu’il y a de plus abusif, irrationnel, impulsif, désordonné, me marqueront au fer rouge, moi et plusieurs milliers de gens, pour longtemps.
En somme, je pense que ce à quoi nous avons assisté lors du G20 à Toronto était une démonstration de comment fonctionne le fascisme, un régime politique oppressif qui s’érige sur un discours qui exalte un irrationnel pour taire les problèmes sociaux qui, à terme, menacent la légitimité et donc le statut des élites.
