MONTREAL - Bon an mal an, le tiers des plaintes disciplinaires soumises au comité de discipline de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec se rapporte à l'appropriation de narcotiques et médicaments, à l'exercice sous leur influence et au recours à divers subterfuges pour camoufler ces conduites par le biais des dossiers des patients.
"Nous déposons en moyenne environ neuf plaintes disciplinaires ayant trait à la toxicomanie par année sur un total de 26 à 27 plaintes", a indiqué la syndic adjointe de l'ordre, Sylvie Truchon, à l'occasion d'une interview téléphonique.
La lecture du rapport annuel de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pour la période 2006-2007 permet de constater que sur les 353 dossiers disciplinaires actifs, 38 portent sur l'appropriation de médicaments et autres substances, 15 sur l'exercice de la profession dans un état susceptible de compromettre la qualité des soins et des services et 14 sur l'inscription au dossier des patients de fausses informations relatives aux médicaments, pour un total de 67 dossiers reliés au vol de médicaments et narcotiques.
L'ensemble des dossiers disciplinaires sont ouverts à la suite de dénonciations de collègues de travail, de médecins et autres professionnels de la santé ainsi que des rapports de coroners et de reportages journalistiques. Après enquête, le syndic en ferme certains et soumet les autres au comité de discipline. Les décisions de ce comité sont publiques et leur lecture permet d'avoir un bon aperçu de ce qui se passe.
Par exemple, on apprend qu'un infirmier de l'urgence et des soins intensifs d'un hôpital de Montréal a reconnu s'être approprié de la morphine qu'il s'injectait pendant son quart de travail à partir de doses restantes, sur une période de quatre ans, de façon quasi-quotidienne. Pour avoir plus rapidement accès à sa dose, il lui est arrivé de devancer l'heure à laquelle l'administration de la morphine était prévue. Cet infirmier travaille maintenant auprès de patients venant de subir une chirurgie où il est appelé à nouveau à manipuler des narcotiques. Son employeur l'a envoyé en cure de désintoxication avec la possibilité de reprendre du service après une suspension de six mois, à la condition qu'il accepte de se soumettre à un dépistage à l'aveugle. A une occasion, il a subi ce test qui s'est avéré négatif.
Pendant un an, un infirmier de l'hôpital Général Juif-Sir Mortimer B. Davis s'est approprié des médicaments et préparations narcotiques, dont de la morphine. Il a tenté de dissimuler ces appropriations par divers subterfuges, dont l'inscription de fausses informations aux dossiers des clients et en injectant un simple soluté à deux patients particulièrement vulnérables. Il est allé jusqu'à s'injecter de la morphine jusqu'à trois reprises par quart de travail. Il étudie présentement au cégep, en plus de participer à un échange, via Internet, avec des infirmiers et infirmières ayant eu des problèmes de toxicomanie.
Un infirmier du CHUL, à Québec, s'est finalement converti en agent d'assurance quand son ordre professionnel a découvert, à la suite d'une dénonciation de collègues de travail, qu'il s'appropriait des narcotiques destinés à des gens devant subir une chirurgie et les remplaçait par une substance anodine. Les patients en cause ont été exposés à des risques importants puisqu'ils étaient dans un état d'inconscience et donc incapables d'exprimer la douleur ressentie. A un certain moment, un chirurgien a noté que le patient qu'il s'apprêtait à opérer a eu une réaction physique au premier coup de bistouri. Ses jambes tremblaient exagérément, au point où le spécialiste a demandé à son équipe si on lui avait injecté de l'eau plutôt que les narcotiques appropriés. L'infirmier a dû renoncer à son poste pour une période de 30 mois.
Une infirmière d'expérience travaillant dans la région du Bas-Saint-Laurent s'est elle aussi appropriée de la morphine destinée aux patients. Elle a tenté de brouiller les pistes en inscrivant de fausses informations dans les dossiers. En arrêt de travail pour dépression, elle a suivi une cure de désintoxication et une psychothérapie. Une fois sa radiation de 18 mois terminée, il lui sera interdit de travailler dans un service où elle sera en contact avec des drogues contrôlées.
Du côté des infirmières auxiliaires, l'appropriation de médicaments constitue également un problème. Une jeune infirmière auxiliaire qui travaillait au Centre de la santé et des services sociaux de la Minganie, dans la région de Bellechasse, s'est appropriée pas moins de 61 comprimés au cours du seul mois d'avril 2007 et en a consommé un certain nombre au travail. Elle a admis avoir eu auparavant un problème de consommation de drogue. A l'âge de 17 ans, avant même de devenir infirmière, elle était toxicomane, est-il ressorti lors de l'audition de la plainte disciplinaire la concernant. Au cours de ses sept années passées dans le milieu hospitalier, elle est allée en cure de désintoxication à trois reprises. La Cour du Québec l'a même condamnée pour avoir volé une tablette de prescriptions à l'hôpital et l'avoir utilisée pour obtenir des narcotiques en pharmacie.
Devant son ordre professionnel, elle a été accusée d'avoir exercé ses fonctions alors qu'elle était sous l'influence de morphine et de démérol. Cela s'est produit à une cinquantaine de reprises pour une seule période de trois mois. Elle a tenté de dissimuler le tout en inscrivant de fausses informations dans les dossiers des patients ou sur les feuilles de contrôle. Elle a en outre volé quelque 20 000 $ à son employeur en falsifiant ses feuilles de temps. Ses collègues de travail voyaient bien que quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait les yeux vitreux et les pupilles dilatées. Elle travaille maintenant chez Info Santé.
Mme Truchon affirme qu'"il y a quelques personnes pour lesquelles il y a des récidives, (mais) ce n'est pas significatif sur l'ensemble des situations que l'on traite".
"Nos infirmières travaillent pour la plupart dans des milieux publics, où elles sont encadrées et ont l'opportunité d'avoir accès à des programmes d'aide aux employés mis en place par les établissements. Ceux-ci gèrent les conditions de travail des infirmières et c'est par ce biais là qu'elles vont pouvoir avoir l'aide lorsqu'elles le jugent nécessaire", ajoute-t-elle.
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